Surimpression & imprévu de l'improvisation
Pierre Tereygeol signe des chansons qui tiennent à la fois de la confidence et du récit voyageur : voix fragile, phrasés de guitare ancrés dans la tradition folk, et une écriture qui accepte l’imprévu de l’improvisation. Son propos musical trouve en Guillaume Latil un écho rare : violoncelle aux couleurs chambristes, jeu expressif et inventif, capable d’ouvrir des paysages sonores inattendus.
Le duo met en valeur la simplicité assumée : arrangements dépouillés, respirations longues, et un dialogue musical qui mise sur la nuance plutôt que sur la démonstration. Les pièces déroulent des motifs répétés, des motifs qui s’impriment et se transforment, tracés comme des mantras — répétition qui crée une intensité subtile plutôt qu’affirmée.
L’écoute y est intime ; l’effet scénique, discret mais profond. Silent Storm privilégie l’espace entre les notes, où la voix et le violoncelle se répondent, se surimpriment ou se retirent, laissant le public construire sa propre carte d’images sonores.
Highway de Hank Williams pour honorer les racines américains de son art, est une extension de cet univers étrange qu’il a développé autour de sa double virtuosité : virtuosité du falsetto venue de l’univers country, virtuosité guitaristique. Celle-ci d’un héritage combinant une certaine conception de la lutherie américaine datée de la seconde moitié du 19e et qui permit d’adapter la guitare à l’usage des cordes métalliques, soit le son de toute une lignée de folk singer, qui traversa l’Atlantique jusqu’aux folk clubs londonniens des années 1960. Tereygeol en a tiré un répertoire-univers, des chansons qui n’en sont plus, tant elles s’apparentent à des récits, des “poèmes guitaristisques” comme on dit “poèmes symphoniques”, auquel il ajoute, outre son emprunt à Hank Williams, une chanson que Billie Holiday enregistra en 1940* pour Okeh et qui fut reprise par Nina Simone. À ses côtés – expression un peu cavalière, si l’on songe le degré d’implication ici du violoncelle – Guillaume Latil commente, souligne, ponctue, contrepointe, se retire, revient au premier plan le temps d’un solo que Pierre semble l’inviter à prendre, voire à prolonger. Le tout, sans partition, tout dans la tête, tout dans les doigts et un large part d’improvisation, selon un vocabulaire qui doit moins à Bach et à l’Orient. Subjugué, en parfaite sympathie avec cette culture guitaristique, il m’arrive de décrocher sur l’improvisation vocale à la virtuosité et aux effets falsetto dont la dimension démonstrative menace parfois la tenue du discours et la force de persuasion d’une émotion qui est au cœur du sujet.
Franck Bergerot - Jazz Magazine



